« Je ne savais pas encore que ce voyage allait me briser. Je pensais aller chercher de l'espoir. J'ai trouvé, à la place, la mesure exacte de ma solitude. »
C'était en 2018. Je quittais Libreville le cœur serré, portée par ce fol espoir que seules les femmes qui se battent pour devenir mères connaissent vraiment. Un étrange mélange de terreur et de foi. Ma destination : Yaoundé. Mon but : rencontrer le Dr Lassy, au Centre Hospitalier de Recherche et d'Application en Chirurgie Endoscopique et Reproduction Humaine. Un nom immense, pour un homme dont la réputation traversait les frontières.
J'atterris à Douala à 10h du matin, ma correspondance pour Yaoundé prévue le lendemain. Ce détail sec et administratif signifiait une nuit entière seule dans un aéroport étranger, à déambuler dans le hall. La nuit tombée, impossible de fermer les yeux. Morte de peur. Mais plus que la peur, il y avait cette tristesse profonde qui s'était installée dans mon âme depuis que je me battais pour devenir mère. Le lendemain, à 10h, j'ai embarqué. Vingt-quatre heures d'écart entre ce que j'espérais et ce que j'ai vécu. Vingt-quatre heures à ne penser qu'à une chose : tenir.
Arrivée à Yaoundé, j'ai trouvé un hôtel à 500 mètres du centre. La réceptionniste, bienveillante, m'a conseillé d'y aller tôt le lendemain matin. Très tôt. Avant 6h30, j'étais déjà assise dans la salle d'attente. Une dizaine de femmes étaient là avant moi. Des femmes venues comme moi de loin, de très loin, avec leurs valises et leur chagrin silencieux. Nous ne nous parlions pas beaucoup. Nous nous reconnaissions, simplement.
La journée s'est écoulée, lente et suspendue. Impossible de s'éloigner. Impossible de manger vraiment, de se détendre, de penser à autre chose. Jusqu'à 17h, personne ne pouvait nous dire si le Dr Lassy viendrait, ni à quelle heure. Nous attendions notre sauveur. Littéralement. Finalement, il s'est pointé vers 18h30. Je l'ai su parce que de là où je m'étais assise à l'écart pour prier et chanter, je voyais un mouvement frénétique, mécanique. Les femmes s'activaient, se bousculaient pour être reçues. Mais il y avait quand même un « ordre ». Nous passions reçues les unes après les autres, expédiées en une ou deux minutes chrono. Quand mon tour est venu, je suis entrée dans un petit bureau où le Dr Lassy trônait au milieu de huit jeunes internes. Il ne m'a pas regardée.
Il feuilletait mes documents, posait des questions dans le vide. Signait. Comme un gourou absorbé par sa propre importance. Ce n'est que lorsque j'ai mentionné Libreville qu'il a levé les yeux. Un sourire. « Ah, vous venez du Gabon ? J'aime beaucoup votre pays. »
Deux minutes. Un voyage international. Une nuit blanche en terre inconnue. Six jours d'errance morale et psychologique, pour deux misérables minutes.
En sortant de ce bureau, j'ai pleuré. Longtemps. Et j'ai prié, aussi. Non pas pour qu'un miracle se produise, mais pour trouver la force de ne pas abandonner.
Pourquoi devais-je vivre cette douleur ? Pourquoi moi ? Qu'avais-je fait ? Pourquoi aller si loin ? Pourquoi mon pays n'avait-il pas son propre centre ?
Ces questions-là ne cherchaient pas de réponses. Elles exprimaient autre chose : ce sentiment déchirant d'impuissance, de désespoir, d'injustice. Pourquoi fallait-il être riche, ou courageuse, ou désespérée jusqu'à l'irraisonnable, pour avoir le droit de rêver d'un enfant ?
L'année suivante je suis repartie à Yaoundé. J'ai recommencé. Parce que c'est ce qu'on fait quand on veut être mère : on recommence.